Ce matin-là… la naissance de ma fille

Précédemment : Cette nuit-là… en route pour la maternité et Cette nuit-là… en salle de travail

1204Petit résumé des épisodes précédents : cette nuit-là, j’ai perdu les eaux vers 3h, après une heure et demie de contractions, et lorsque nous sommes arrivés à la maternité, un peu après 4h, le travail s’est avéré n’être pas très avancé. Trois heures de souffrance et une péridurale sans effet plus tard, j’étais passée de un à huit centimètres en un temps qui laissait croire à l’équipe qu’il s’agissait d’un deuxième enfant.

À 7h ce matin-là, j’ai commencé à pousser. Sans le vouloir, sans avoir aucun contrôle sur mon corps. Je me souviens m’être inquiétée de savoir comment pousser exactement quelques semaines auparavant. Il n’y a rien à savoir, rien de cérébral là-dedans, c’est juste un réflexe aussi inné que respirer. Il m’est difficile de décrire cette sensation, et pourtant en y pensant je la ressens encore physiquement. Sans anesthésie, je sentais tout. Lorsque j’ai commencé à pousser, j’ai senti la progression du bébé, et j’ai continué malgré la douleur. Je ne pouvais pas faire autrement. Mes hurlements ont rapidement rameuté l’équipe, et la décision a été prise de me transférer en salle d’accouchement.

La nouvelle sage-femme, qui venait de prendre son service, m’a examinée : j’étais à dilatation complète, les deux derniers centimètres ont été franchis en moins d’une demi-heure. Mais le bébé n’était pas engagé. « C’est votre second ? » « Ah ? Bon, essayez de pousser, on va voir s’il descend »… Comme elle m’expliquait comme bloquer ma respiration, j’ai demandé si je pouvais tenter en soufflant, comme je l’avais appris lors du dernier cours de préparation. Elle m’a dit oui, sans aucune conviction, mais plus par volonté de me faire plaisir je pense. En effet, cette méthode trop douce n’a eu absolument aucun effet. « On a le temps encore » a-t-elle conclu.

Mais voilà… Une contraction est arrivée, et dans un hurlement dont je ne me serais pas crue capable, venu d’on ne sait où, je me suis sentie pousser, violemment, de manière totalement irrépressible. Et là, l’Homme a vu les trois femmes courir, enfiler des gants en catastrophe et se préparer en vitesse. Face à une primipare, elles ne s’y attendaient pas je crois. Moi encore moins. J’étais totalement étrangère à mon corps, littéralement ailleurs. Lors de la préparation, la sage-femme nous avait dit que parfois les papas pouvaient être choqués de voir leur femme si différente, de découvrir une scène quasiment bestiale. C’est exactement ce que nous avons vécu.

Au bout de deux contractions, la tête de ma fille ne remontait plus. On me répétait que c’était parfait, que je faisais exactement ce qu’il fallait. Je n’étais pas là, je me souviens juste d’avoir pensé que je n’aurais pas la force de continuer longtemps. Je sentais la tête avancer, j’avais mal, mais tout mon être était mobilisé pour que cela cesse, pour qu’elle sorte le plus vite possible. Il paraît que je me suis excusée de hurler, que j’ai dit que je n’avais plus la force, que j’ai dit aussi « à la prochaine elle va sortir, hein ? ». Je ne me souviens plus. Je garde le souvenir de ces efforts surhumains, de cette force insoupçonnée, de cet instinct primaire, de ces cris insensés. D’une violence inouïe.

Cela paraît effrayant dit comme ça, et pourtant ce n’est pas la sensation que j’ai. Ce fut un beau moment. Mon homme a été choqué par cette violence, disons plutôt surpris, mais pas effrayé pour autant. Il m’a confié plus tard ne pas regretter une seconde d’avoir assisté à tout : « c’était violent, mais c’était tellement beau… » Avant de le vivre, je n’aurais pas compris. Mais oui, cela a été brutal et très impressionnant, mais merveilleux à la fois. La douleur des contractions n’est pas un bon souvenir, loin s’en faut. Mais l’accouchement en lui-même reste un très beau moment, malgré tout. C’est un état totalement déconnecté de la réalité, unique et précieux. Et si j’avais lu ça il y a quelques semaines, j’aurais qualifié l’auteur de grande malade mystique, c’est clair.

Au bout d’une vingtaine de minutes, ou même moins, d’efforts et de cris, j’ai entendu la sage-femme me dire qu’elle était là. Complètement ailleurs, j’ai vu l’homme ouvrir grand les yeux, s’étonner de la voir progresser toute seule. Et dans un instant irréel j’ai tendu les bras comme on me le demandait, et vu cette tête, ces épaules, senti cet être dans mes mains, puis sur ma poitrine. J’ai senti son poids sur moi, la chaleur de sa peau sur la mienne, sa tête sous mon menton. Ma fille était dans mes bras.

Est-ce qu’on réalise à ce moment-là ? Je n’en sais toujours rien. Il paraît que j’ai demandé « c’est mon bébé ? ». Il paraît que j’ai pleuré. Il paraît que je l’ai embrassée, malgré le sang qu’on a dû ensuite  essuyer de mon visage. Je n’en sais rien. J’ai levé les yeux vers mon homme, et j’ai vu les larmes sur ses joues. Mon homme qui ne pleure jamais, ni dans la joie ni dans la détresse la plus profonde, avait des sillons clairs sur les joues et de l’eau plein les yeux. C’est peut-être ce qui m’a aidé à prendre conscience de cet instant magique.

On dit qu’à ce moment-là on oublie la douleur. C’est faux, je n’ai pas oublié, et j’ai senti ce qui a suivi. Mais cela n’avait aucune importance. Mon bébé était là. Je ne voyais quasiment pas son visage, je la sentais juste contre moi. J’ai saisi un petit pied, celui-là même que je sentais quand je posais la main sur mon ventre quelques heures plus tôt. Ce miracle, je ne me l’explique toujours pas.

J’ai eu un éclair de lucidité et j’ai demandé à mon homme de prendre des photos. Il était complètement déphasé lui aussi, je pense qu’il n’a pas compris tout de suite ce que je lui demandais ! Nous sommes restés deux heures ainsi, la petite sur moi, son papa près de nous. Deux heures qui m’ont paru trente secondes. Deux heures qui disaient toutes les années à venir, nos vies bouleversées par cette petite chose toute rose et si paisible sur mon sein.

Lorsqu’elle est passée dans la pièce voisine pour les premiers soins, c’est un jeune papa ému qui l’a pris dans ses bras. Depuis deux heures il la mangeait des yeux, la touchait du bout des doigts, là il pouvait enfin la sentir contre lui à son tour. Il me la montrait depuis la porte, fier comme c’est pas permis. Fier de moi aussi, impressionné par le miracle auquel il venait d’assister.

Oui, j’ai souffert. Oui, j’ai eu peur. Oui, ça n’est pas très beau à voir un accouchement. Oui, c’était vraiment violent. Je ne me suis pas reconnue, je n’étais pas vraiment là, et l’Homme n’a pas compris ce qui lui arrivait. Mais, malgré tout, je trouve que c’était une belle rencontre. Certes, il m’a fallu revenir sur cette nuit de nombreuses fois pour digérer tout ce qui s’est passé, mais au final je pense avoir eu un bel accouchement. Et l’Homme ne regrette pas une seconde d’avoir assisté à tout. Ce 12 avril, le soleil s’est levé à deux reprises. Un beau soleil d’été qui s’était caché jusque-là, et un petit soleil rosé qui a ouvert les yeux pour la première fois. Inutile de préciser lequel des deux nous a le plus éblouis ce jour-là…

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36 commentaires sur “Ce matin-là… la naissance de ma fille

  1. Oh ben je suis scotchée, tu m’as vraiment bouleversée!
    c’était un récit … je ne trouve pas les mots, c’était très fort! Carnet, j’en ai lu des récits d’accouchement, je crois que c’est la première fois qu’une femme mets des mots aussi justes, aussi
    forts.
    C’est très beau, très beau.
    Je suis émue.

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  2. C’est magnifique. Et tellement vrai ! J’ai revécu mes accouchements, cette force bestiale, cette douleur envahissante, et cette amnésie (deux heures après l’accouchement, j’ai demandé tout d’un
    coup s’il allait falloir encore pousser pour sortir le placenta… ca a bien fait rire la sage-femme qui me l’avait montré à sa sortie…)
    Un accouchement, ce n’est pas anodin. C’est fort, et ça laisse un grand souvenir ! Ton récit est magnifique (encore)

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    1. Merci, merci beaucoup! Pas mal le coup du placenta 🙂 Moi j’ai ouvert de grands yeux quand j’ai appris que mon homme avait coupé le cordon… mais où j’étais moi??? 😉

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  3. J’étais suspendue à tes articles, j’attendais la suite avec impatience … Ton récit est bouleversant de sincérité et comme d’hab magnifiquement écrit !! Plein de bisous ma belle !

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  4. Oh punaise, oh punaise… La vache, elle a pris tout le monde de court cette petite !!!!
    En tout cas, on s’y croyait, ton récit est vraiment très bien ficelé… Limite j’ai eu envie de pousser aussi !! (Et des petites larmichettes sur la fin)
    ♥♥♥♥♥

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    1. Ah c’est clair qu’elle a surpris tout le monde!! Par contre faut pas pousser comme ça juste en me lisant, hein! 😉 (ni pleurer d’ailleurs, parce que c’est moi qui vais chialer après, et je cherche à arrêter justement!)

      des bisous ♥

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    1. Tu as du ressentir un peu la même chose j’imagine… mais je pense que cela a été plus difficile pour toi vu la durée du travail! Vraiment j’ai pensé à toi, tu as été admirable!

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  5. magnifique… que de frissons!! tu écris superbement bien, j’avais l’impression d’être là. Je trouve aussi que l’accouchement est un moment merveilleux, ou la réalité semble lointaine. Je revivrais
    les miens des dizaines de fois, et ce malgré la douleur.

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  6. C’est un récit absolument magnifique, et qui change de ce qu’on lit habituellement sur l’accouchement. C’est écrit d’une manière brute qui montre bien à quel point ça peut être douloureux voire
    inimaginable comme douleur, mais à la fois cela rassure totalement ; parce que implicitement on sent qu’on peut le faire, que notre corps en est capable, ça rassure en fait et personnellement après
    avoir lu ça, ma peur disparaît. Et au passage, toutes mes félicitations et beaucoup de bonheur pour votre petite famille 🙂

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    1. Merci merci pour ces jolis compliments!!

      Oui, on peut le faire, même si ça paraît impossible quand on y réfléchit… En fait, il ne faut pas trop y réfléchir je crois!! 😉

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  7. Mon premier commentaire ici même si j’ai suivi les premiers épisodes en sous marin ! J’attendais la chute !
    Magnifique et flippant en même temps ^^
    Je suis à 5 mois, c’est mon premier et l’accouchement me flippe complètement (mais je ne peux m’empêcher de lire les témoignages, je suis bien une fille !). Du coup je ne sais pas si tu me rassures
    ou pas du tout ! mdr En tous cas, comme les autres, tu as le mérite de m’avoir fait pleurer, bravo !

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    1. Alors enchantée de te lire 😉

      Ah ben non, faut pas pleurer!! Franchement, je pense qu’il faut simplement éviter d’anticiper, chaque accouchement est différent, et même l’équipe médicale ne peut pas prévoir ce qu’il va se passer… à chaque fois que j’ai eu peur en pensant à l’accouchement, j’ai zappé, je suis passée à autre chose, j’ai dévié mes pensées, et ça m’a permis de ne pas trop flipper!

      Je te souhaite une belle fin de grossesse 😉

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  8. Je tombe sur ton récit grâce à la Une Hellocoton et ton récit est bouleversant! j’en ai les larmes aux yeux!
    Félicitations et tous mes voeux de bonheur!

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  9. tu as un vrai talent d’écriture, c’était beau à me mettre les larmes aux yeux. Et j’ai aussi fait le bisou au bébé plein ensanglanté, du coup l’Homme a un peu hésité pour m’embrasser ensuite lol.

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  10. Joli témoignage…chaque accouchement est différent mais quel émotion à chaque fois ! Pour mon deuxième enfant j’ai découvert que j’avais un anévrisme intracranien, la poussée était donc un moment
    délicat ! On m’a recommandé de pousser sans effort ! ( Mais biensûre!) j’ai fait du yoga en cours particulier et j’ai revu la possibilité de pousser en soufflant ! Elle m’a chronométrée et j’ai
    ainsi appris que je pouvais de cette façon pousser pendant 2 minutes et sans que le bébé remonte… Le jour de l’accouchement la sage femme ne s’est quasiment pas occupée de moi… j’ai pu tout
    géré en douceur bien que la péridurale n’ai pas marché ! Ma puce est vite arrivée …. et nous avons très vite récupéré toutes les deux ! Celui qui a le plus souffert c’est mon mari qui a fallit
    tomber dans les pommes quand on m’a posé avec difficulté la péridurale ! Tout le monde s’afférait autour de lui ( ça va monsieur ???? Vous êtes vert??? allongez vous !!!) Et moi je me disais
    incroyable c’est moi qui accouche et on ne s’occupe que de lui !

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    1. Alors là chapeau, parce que pousser sans effort, et sans péridurale… waouh! J’aurais aimé réussir la poussée en soufflant, beaucoup moins traumatisante pour le corps (pauvre périnée!!)

      Hihi la sage-femme a eu aussi un peu peur pour mon mari, mais c’était une fausse alerte. Je pense qu’elles sont obligées de jeter un oeil sur le papa au cas où!! (mais t’as raison, c’est pas lui la star, non mais!!)

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