Pépé, ne pleure pas

Pépé, ne pleure pas.

Je sais bien ce que tu penses de tout ça.

Je n’aime pas savoir que tu pleures, et pourtant je sens presque tes larmes couler sur moi depuis le ciel.

Pourtant, ce n’est pas ton genre de pleurer, je le sais.

Quand tu es parti faire la guerre, tu n’as pas pleuré.

Quand ils t’ont enfermé dans un camp de prisonnier, tu n’as pas pleuré.

Quand ils t’ont rattrapé après ton évasion, t’ont frappé et collé au trou, tu n’as pas pleuré.

Pas même la troisième fois. Pas même quand tu montrais, des années plus tard, la marque qu’ils t’ont laissé.

Quand tu as fini pas te sauver, que tu as dû te cacher loin de ta femme et tes enfants, tu n’as pas pleuré.

Même avant ça, lorsque vous aviez peur, lorsque vous risquiez votre vie, tu ne flanchais pas. C’est facile de dire qu’on aurait fait pareil, la vérité c’est qu’on ne le sait pas.

Oh, si, tu as pleuré une fois. Lorsque tu as retrouvé celui qui t’avait caché. Mais c’était des larmes de gratitude et de joie. Elles avaient une belle raison de couler celles-là.

Pépé, ne pleure pas.

Tu n’as pas pleuré quand on t’a décoré, quand lui-même à accroché la Légion et t’as serré le bras, en guise de fierté.

Non, toi tu étais une force de la nature, une grande gueule, un battant. Un homme juste et bon sous des airs bourrus et une grosse voix. Le genre à engueuler le bon dieu, à jurer, à faire trembler les murs. Le genre à faire de la contrebande en sifflant les airs de ta Résistance chérie et à emmerder le monde.

Je sais ce que tu te dis.

Au début, tu as dû gueuler. Prendre les anges à partie. « Mais ils sont pas cons, en bas, sans déconner? Ils sont fadas ! »

Et puis aujourd’hui tu te dis… Je me suis battu pour quoi?

Je me suis battu pour ça? 

Pépé, ne pleure pas.

Sinon je vais pleurer aussi.

Mais des gens sont morts pour éviter ça, ma petite! Des gens sont morts… dans la boue, dans le froid, anonymes. Inutiles.

Vous ne vous souvenez pas?

Non, ne dis pas ça.

Si, ma petite, si. Tous des fadas… Et ben merde, à ce compte là j’aurais pu caresser le ventre rond de ta grand-mère, à l’abri chez moi. Regarder grandir les petits, et ne pas m’occuper de ça.

Je sais pépé, je sais…

Putain, quand tu es née, ma petite, j’étais heureux de savoir que tu ne connaîtrais pas ça, et que c’était un peu grâce à moi. Je n’ai pas respecté les règles, j’ai emmerdé le monde et le bon dieu, mais la haine… La haine, ma petite, c’est pire que tout.

Pépé, ne pleure pas, tu n’as pas fait ça pour rien.

Ah tu crois?

Allez, ne pleure pas…

Et puis qu’est-ce que je pourrais bien te dire?

C’est vrai, on en est là.

Même plus des gens en colère, même plus des gens sensés. Des gens qui y croient.

Ils y croient, pépé. Ils y croient.

Ils sont fous, c’est vrai. Des fadas.

Allez, va, pépé, ne pleure pas.

Même s’il y a de quoi.

4 commentaires sur “Pépé, ne pleure pas

  1. Quand tu reprends la plume, ça fait mal (et ça fait du bien aussi). Je crois que mon pépé pleure aussi mais qu’il garde la foi. Parce qu’au milieu de tout ce chaos, il y a ceux qui résistent et qui ont la foi.
    Je t’embrasse ma belle. ❤

    J'aime

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