Celle qui l’avait bien cherché, ou quand la maturité sexuelle est occultée

Ce matin, je discutais avec mon mari de ces informations sordides qui font parler sur les réseaux sociaux, sur lesquelles je ne reviendrai pas ici. J’ai voulu illustrer mon propos avec une histoire qui date de mon adolescence et qui l’a laissé sans voix. C’est vrai, je ne lui avais jamais parlé de cet épisode, qui est aujourd’hui anecdotique, mais qui prend tout son sens dans les questionnements soulevés en ce moment à grand cris. « Tu devrais écrire ça » m’a-t-il dit. Et effectivement j’ai envie de le faire, pour remettre certaines choses en place, si tant est qu’elles aient encore besoin de l’être, ce qui serait malheureux.

J’avais 15 ans.

Tout le monde se souvient de ce qu’il a fait le soir de la finale de la coupe du monde de 1998. Enfin, la plupart des gens. Moi, j’étais dans la ville où je suis née et que j’ai quittée après le bac. Il y avait un écran géant sur la place, un monde fou, une super ambiance. J’étais avec des copains de mon âge, on s’amusait, on criait, on rigolait avec tout le monde. C’était bon enfant.

Il avait 32 ans.

Il était beau, beau à tomber. Il était drôle, il était sympa, il connaissait ma copine parce qu’elle gardait son fils de 4 ans parfois.

Je pourrais vous expliquer que j’étais mal dans mes baskets, à la recherche d’une figure paternelle, mais j’aurais l’impression de me justifier. Je n’ai pas à me justifier. Toujours est-il que je lui ai fait les yeux doux, que j’ai cherché sa compagnie, que je lui ai souri. Que je l’ai laissé m’embrasser avec joie, que j’ai savouré son baiser au moment où tout le monde avait les yeux rivés sur le troisième but qui a transporté la foule.

Les mois suivants, je suis passée devant sa boutique presque chaque jour, guettant un regard, un sourire, espérant qu’il me prenne encore une fois dans ses bras et m’embrasse doucement. Je me croyais amoureuse, je l’étais comme on l’est à 15 ans, dans l’idéalisation et l’absolu.

Et puis, un jour, il est venu au lycée pour une journée des métiers. Je l’ai suivi sur le parking et je lui ai parlé. Je lui ai dit que je pensais à lui sans arrêt, et d’autres choses qu’un garçon de mon âge aurait accueilli comme une déclaration d’amour. Il m’a écoutée, m’a regardée attentivement. La main sur sa portière, il s’est dit flatté. Qu’il était surpris, que j’étais jolie, qu’il était ravi. Et il m’a proposé de monter pour aller faire un tour.

Et là, merci le ciel, j’ai eu un sursaut de lucidité. J’ai compris qu’il allait vouloir aller sur un terrain qui me dépassait. J’ai refusé. Il n’a pas insisté.

Si j’avais dit oui, que ce serait-il passé ? Il m’aurait embrassée à l’abri des regards, et j’aurais adoré ça. Il aurait voulu aller plus loin et j’aurais refusé. S’il était tordu, il aurait pu m’accuser de l’avoir allumé, il aurait pu… oui, ça aurait pu arriver. Je le vois aujourd’hui avec mes yeux d’adulte. Et on aurait pu dire que je l’avais cherché.

Est-ce que j’ai cherché quelque chose ? Oui. De l’affection, de l’amour, un baiser. Ma projection s’arrêtait à la frontière de ma maturité sexuelle. Quand je tombais amoureuse d’un garçon, fut-il plus âgé, mon imagination se cantonnait au bisou. Parce que le reste était un terrain inconnu et lointain. Vous allez me dire que certaines filles de 15 ans ont déjà une vie sexuelle. C’est vrai, mais mesurent-elles pour autant le danger à aller sur ce terrain-là avec un adulte ? Bref, ce n’était pas mon cas. Je mettais dans cet amour la pureté d’une enfant, ma vision des choses s’arrêtait à mon vécu, à ce que je pouvais concevoir.

On aurait pu dire que je l’avais cherché. Que je l’avais suivi de mon plein de gré. Mais on aurait oublié de dire qu’à cet âge on ne pense pas forcément au rapport sexuel quand quelqu’un nous plaît. C’est une question en suspens, peut-être, quand on sort depuis un moment avec un garçon. Mais le rapport sexuel n’est pas sous-entendu dès la rencontre, comme à l’âge adulte ou la question est évidente dès lors qu’un jeu de séduction se met en place. Je n’y pensais juste pas. Je voulais le séduire à la hauteur de ce que je pouvais concevoir, comprendre et accepter.

Alors quand j’entends dire « à 16 ans elle s’habille comme une pute, elle cherche un peu quand même », ça me met hors de moi. Alors quoi ? J’aurais pu aller le voir en mini-jupe, me mettre du rouge à lèvres, et cela aurait été un appel au viol ? Je vous épargne la parenthèse de la femme adulte qui récolte les mêmes remarques, comme si montrer ses jambes signifiait que n’importe quel pervers a le droit de disposer de son corps à sa guise, il y en aurait tant à dire.

Non, un enfant, un adolescent même, ne cherche pas. C’est leur prêter des raisonnements d’adulte que de dire ça. A 34 ans, si j’allais de cette façon vers un homme qui me plaît, j’ai conscience que sa réponse mènerait au sexe. Et je l’aurais voulu, ce serait consenti et assumé. A 15 ans, le sexe ne faisait pas encore partie de ma vision de l’amour.

Je ne comprends même pas que ce puisse être un argument. Qu’on puisse qualifier une attitude ambiguë adoptée en toute innocence de consentement à tout. Oui, j’ai fait quelque chose de dangereux. Est-ce qu’on blâme un enfant de 5 ans renversé par une voiture d’être allé volontairement sur la route ? Est-ce que ce n’est pas à nous, les adultes, de l’empêcher de courir sur la chaussée ? De lui expliquer, de l’éduquer ? Ou va-t-on lui dire sur son lit d’hôpital qu’il l’a bien cherché ?

Merci le ciel, même si je trouve un peu douteux avec le recul qu’un homme de son âge ait ce regard sur une fille de 15 ans, cet homme n’était pas malade ni dangereux. Il n’a pas argumenté, ne m’a pas enjôlée avec des beaux discours. Je lui ai livré mon cœur, ça aurait été facile pour lui. Merci le ciel, j’ai eu un léger mouvement de recul, une prise de conscience subtile, que je n’aurais peut-être pas eue si je l’avais rencontré à 14 ans.

Merci le ciel. De n’avoir pas eu à justifier mon attitude si tout avait basculé. De n’avoir pas eu à entendre que je l’avais allumé, que j’avais tout fait pour le séduire. De n’avoir pas eu à expliquer que je voulais désespérément qu’il m’aime, qu’il me regarde, qu’il m’embrasse, mais pas plus. Juste parce que le « plus » n’entrait pas dans mes considérations. De n’avoir pas dû me construire avec le poids d’une culpabilité qu’on m’aurait instillée sans tenir compte de ma maturité sexuelle.

Merci le ciel de n’avoir pas entendu que je l’avais bien cherché.

 

 

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12 commentaires sur “Celle qui l’avait bien cherché, ou quand la maturité sexuelle est occultée

  1. Ton billet fait résonner en moi le même écho.
    À 15 ans j’ai voulu draguer le jeune frère de mon oncle (qui devait avoir 25/30ans je ne sais même pas) c’était plus un « jeu » sans arrière pensée sexuelle j’aurais juste voulu un baiser en fait je ne plaisais pas mais je sais même pas ce que j’aurais voulu comme toi j’idéalisais un peu comme dans les feuilletons du « miel et les abeilles » le sexe je ne connaissais pas et n’y pensais pas. Dans ma tête je ne cherchais rien de plus que prouver que je pouvais avoir un bisous, ça me flattant de penser que j’aurais pu plaire à un adulte, sans savoir tout ce qu’un adulte attendait d’une fille.
    C’est comme s’habiller sexy en soirée de camping c’était pour soi pas pour un plan Q !

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    1. Merci pour ce message, j’avoue que j’ai eu une appréhension avant de publier cet article et je me rends compte que beaucoup de filles ont vécu ce type de comportement, ont voulu plaire à un adulte à un moment donné. Nous saurons quoi dire à nos filles ! 😉

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  2. Tu as vu l’expo de celles qui se sont faites violees. Il n’y a pas de tenue « spécial viol ». C’est très explicite qu’on peut toute se faire violer 😦
    Tu as bien agi. A 15 ans, nos sentiments, émotions sont différentes d’une femme adulte. Certaines sont plus matures, certes mais ce n’est pas la généralité.
    Prends soin de ta fille.
    ❤ ❤

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  3. Ado on idealise un homme, on le trouve beau, on veut juste être chouchoutée et aimée… mais comme tu dis, on ne pense pas au reste… on ne sait même pas ce que c’est en fin de compte… C’est tellement honteux de penser qu’un enfant soit consentant !!!!

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    1. C’est à vomir, oui, c’est ça qui m’a inspiré cet article. Comment la question peut-elle seulement se poser : par principe, un enfant ne devrait JAMAIS être considéré comme consentant.

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  4. Bravo ! Merci à toi de porter cette parole. Ton histoire, c’est celle qu’on n’entend jamais. Pourquoi en parler puisqu’il ne s’est « rien passé » ? Eh bien si, il s’est passé une chose très importante : ton « non » a été respecté. Cette histoire devrait servir d’exemple à tous les hommes, ainsi qu’à tous les procureurs et juges…, N’étant pas victime, tu as plus de crédibilité (oui c’est fou mais hélas, ça marche comme ça), alors peut-être que toi on t’écoutera quand tu dis que tu as agi de cette manière qu’ils appellent « provocante » mais que le sexe, tu n’en voulais pas. Peut-être qu’un jour cette fichue société machiste et ultra-violente va changer. Et ce sera grâce à toi, grâce à toutes celles qui parlent, qui assument le stigmate d’ « allumeuse » pour que ce stigmate puisse enfin disparaître.

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    1. Tu as malheureusement raison : n’étant victime de rien je suis plus crédible. Dans quel monde vit-on?… J’ai eu de la chance, cet homme a sans doute un peu déconné mais n’a pas franchi une limite qui aurait pu être très facile à franchir.
      Merci pour ce message, je suis touchée ♥

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  5. Ton article est genial. Je m’etonnes que des pédopsychiatres ne tiennent pas cette position haut et fort. Un adolescent est un être en construction. Ce n’est pas parce qu’on lui parle de sexe que c’est une réalité. Moi j’en ai marre de cette attitude de considéré les enfants soient comme des bébés inconscients ou des petits adultes irresponsables. Comme si on niait toutes les étapes intermédiaires par lesquels nous passons et les états de consciences associés. L’adulte si il en est un, doit être responsable de ses actes. Mais dans ce fait divers n’y a t- il pas une bataille d’avocats. C’est le plus éloquent qui gagne…

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