La table cassée

Elle est devant la maison, sur les dalles gelées. Elle va devoir passer devant en sortant, pour se rappeler. Une petite table d’enfant, table à dessin, table à goûter. Un peu plus de travers, avec juste trois pieds. Une table cassée.

Comment s’est-elle cassée ? Ça ne se raconte pas trop, je crois.

Une petite fille lui envoie des bisous depuis la voiture. Elle est heureuse de partir juste avec son papa, pour une petite course de rien du tout, mais juste tous les deux. Sur ses joues, les larmes en séchant ont tracé un sillon et rougi ses paupières. Mais là, tout de suite, elle aime sa maman.

Sa maman qui se déteste et voudrait se cacher sous terre. Ne restent à la maison qu’une maman en pleurs et une table cassée, l’équipe des abîmées.

Il y a tellement de cris et de disputes. Des petites voitures qu’il ne veut pas prêter et des petits poneys qu’elle ne veut pas laisser. Des mots durs qui fusent entre eux, les mêmes qu’elle emploie parfois, mais pour l’exemple on repassera, pas vrai ?

Elle est souvent seule, en ce moment. Elle essaie de parler plus doucement, d’expliquer, d’être une de ces mères de papier glacé. Parfois l’image est belle, parfois la feuille se froisse parce qu’un petit garçon a trop chouiné, pour tout, pour rien, parce qu’une petite fille n’est pas contente, encore, jamais.

La maison est en désordre. Tout a bougé pour eux, pour leur faire cette chambre immense et cette salle de jeux. Un champ de bataille, partout. Pas le temps, on l’appelle. Maman ! Elle rangera plus tard.

Elle pousse le désordre, prépare à manger, essaie de travailler un peu, mais… On l’appelle. Maman ! Elle travaillera plus tard. La nuit, c’est bien parfois. De toute façon elle ne dort pas.

Ils s’assoient le soir, leur moment à deux, un repas une fois les enfants couchés. On les appelle. Maman, Papa ! Ils mangeront froid.

Enfin seule, elle fait des plans sur la comète ! Et on l’appelle. Elle va le chercher un peu plus tôt à l’école, il a encore fait sur lui, il ne veut décidément pas. Elle le ramène, le nettoie. Elle fera des plans plus tard. Un jour.

Le téléphone sonne. C’est pour le travail, les enfants. Trois minutes, trois minutes seulement. Maman ! Elle parlera plus tard, on ne l’entend déjà plus de toute façon. Trois minutes c’était trop long.

Et puis elle s’inquiète pour lui, qui se démène. Et cet argent, toujours… c’est lassant. A la faveur d’une éclaircie, ils refont le salon. Toujours ça de pris. Mais il faut repeindre les murs, ils sont tellement gris.

Mais arrête ! lui dit une voix. Ils sont beaux ces enfants, plein de vie, deux soleils pleins d’éclat !

Oui, ils sont beaux, gentils, généreux et intelligents. De parfaits enfants. Un mari aimant, qui perd une matinée de travail pour qu’elle puisse souffler. Et ramasse la table qu’elle a cassée.

Pourquoi alors tout est si difficile ? Pourquoi sentait-elle depuis quelques temps qu’il y aurait le cri de trop, les larmes de trop, la crise de trop, et qu’elle ferait voler les objets à défaut de faire voler ses enfants ?

Elle essaye, vous savez. Hier, elle a regardé ses enfants et le sapin qui clignotait. Elle s’est dit qu’ils sont bien, tous ensemble. Qu’elle a tout ce qu’elle voulait. De l’amour à revendre. La santé.

Et puis ce matin, une petite fille a pleuré. Pour une broutille tellement minuscule que les digues ont lâché. Et maintenant elle ramasse les jouets qu’elle a fait voler. Et la petite table est cassée.

Comment peut-on mélanger tant d’amour et de gratitude avec tant de colère et de lassitude ?

Les verres de la mauvaise couleur et les moments joyeux ?

Y a-t-il un ingrédient secret pour les mélanger ? Elle cherche la bonne recette, la bonne texture, ni trop amère ni trop sucrée.

Mauvaise mère ! lui lance la table éclopée. Mauvaise mère ! lui lancent le regard des enfants, des gens, de son propre reflet.

Assez. Elle en a assez. De perdre patience, de n’arriver à rien, de négocier. Et d’avoir ce sentiment d’échouer. Il y a un an, cette petite fille hurlait souvent. Elle s’est apaisée. Alors, pourquoi ne pas y arriver ? Il y a un an, ce petit garçon était encore un bébé. Il a grandi. Alors, pourquoi ne pas mieux gérer ?

Tellement de culpabilité.

Tellement d’amour.

Tellement peur de leur montrer un exemple lamentable.

Tellement peur d’être une mère minable.

Tellement envie de profiter d’eux petits. De danser sur la table, de rire aux éclats, de les prendre dans ses bras et d’aimer chaque instant avec eux.

De profiter. Dans la joie et la légèreté.

De profiter de leur vie.

Simplement, pas aujourd’hui.

14 commentaires sur “La table cassée

  1. Je t’envoie une cargaison de compassion, de compréhension et un tas de bisous aussi. C’est pareil ici.
    On fait ce que l’on peut avec les cartes que l’on a et la pression de devoir jongler entre beaucoup trop de choses souvent… 😘😘

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    1. Merci ma belle ♥ Ça rassure, je sais que tu as vécu des moments difficiles ces derniers temps avec tes soucis de santé, je me dis que je dois relativiser, mais certains jours je n’y arrive juste pas… Oui, on jongle avec trop de balles, ça c’est sûr !! Une cargaison de bisous à toi aussi ♥

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  2. Quand j’ai vu le titre et la photo ça m’a fait mal au coeur.
    Une maman minable n’écrit pas ça, elle n’y pense pas, elle ne sait pas. Elle est à côté de la plaque. Elle ne regarde pas ses enfants avec autant d’amour, la table cassée c’est presque « bien fait ».
    C’est dur, le métier le plus dur qui soit me belle. Surtout quand tu n’as pas une minute pour souffler, pas un temps pour toi, pas un « à côté » qui te permette de faire une pause.
    Je t’envoie plein d’amour et d’amitié, de la tendresse aussi. Je suis avec toi, près de toi par la pensée. Je connais. Je passe par là encore aujourd’hui. Et je me dis que demain est un autre jour, un autre jour pour poser l’amour.
    Souviens toi toujours que tu es la meilleure maman pour eux!!

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  3. ‘Comment peut-on mélanger tant d’amour et de gratitude avec tant de colère et de lassitude ?’… l’éternel dilemme parental très bien résumé. Être parent c’est aussi merveilleux que ça peut être éreintant. On a toutes nos limites, et parfois ils vont les chercher… on se sent toujours aussi mal les jours où on craque, comme si ça venait uniquement de la petite broutille qui a fait déborder le vase… mais des petites broutilles on en accumule tellement qu’au bout d’un moment, on ne peut pas tout contenir. C’est normal, c’est humain, et au final c’est assez sain. Nous avons besoin de moments où relâcher toute cette pression, et les autres aussi ont besoin de se rendre compte qu’on atteint nos limites et qu’on ne peut pas tout encaisser indéfiniment. Alors aussi dur que ce soit sur le moment, et aussi coupable que l’on se sente, je crois qu’il faut se rappeler que ces moments de crise et de doute nous en apprennent beaucoup sur nous-mêmes et nous permettent aussi de remettre les compteurs à zéro. En général après ça va mieux, et c’est tout ce que je te souhaite!

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    1. C’est vrai, cela faisait un moment que la coupe menaçait de déborder, il a suffit d’une goutte… et ensuite on repart sur des bases plus saines. Même si je préférerais ne pas avoir à en passer par là ! Merci beaucoup, je file lire chez toi 😉

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  4. Bonsoir, J’ai commencé un livre sur le burn-out parental de Isabelle Roskam et cela a fait écho immédiatement à ton article. Au début du livre on trouve le schéma d’une balance : – d’un côté tous les aspects positifs de la parentalité : amour, fierté vis à vis de ses enfants, petites joies partagées, etc. Qui font qu’on tient le coup et qu’on prend du plaisir à être parent. – de l’autre les difficultés : les maladies des enfants, le manque de sommeil, les soucis, les problèmes d’argent ou de couple, le manque de soutien ou d’aide de la famille proche, etc. Du coup, plus la balance penche du côté difficile, plus on se rapproche du burnout parental… Qui entraîne des difficultés à gérer ses émotions négatives, des envies de tout abandonner… J’ai vraiment l’impression que tu n’es pas loin du burnout et je ne peux que te conseiller de lire se livre et/ou de trouver quelqu’un à qui en parler (médecin, psychologue, conseiller en parentalité, etc). Car des aides sont possibles ! Bon courage !!! 😘

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    1. Merci, je note pour le livre, c’est effectivement une bonne représentation de ce qui se passe dans la vie des parents cette balance !
      Fort heureusement je ne suis pas seule, j’ai des mamans dans mon entourage avec qui je peux parler et encore une fois le blog est un excellent moyen de partager cela 😉
      J’essaie d’équilibrer la balance 😉
      Merci beaucoup pour ce message ♥

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  5. Ne te sens pas coupable. La vie n’est pas un long fleuve tranquille et encore moins une image sur papier glacé.
    Difficile d’etre Disponible h24, quand on travaille à la maison, que l’on se saigne pour s’en sortir. Je te souhaite des moments plus doux ❤️❤️

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  6. Qu’il est beau ce texte. Fort. Puissant. Aimant.
    Merci pour ce beau partage.
    Beau, oui, parce que même si le sujet du billet peut paraître laid à nos yeux de mamans (et papas) épuisés et honteux de l’être, il n’est en fait qu’amour.
    Je me reconnais à 2000%
    Les larmes ont monté en lisant ton texte.
    Mon Dieu, c’est tellement vrai…

    Courage super maman!
    N’oublions pas que, même si nous nous détestons dans ces moments là, nous n’en restons pas moins humains… voilà tout….

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  7. C’est difficile quand les enfants sont petits, il y a tant de fatigue…On craque de ne pas pouvoir souffler, de n’avoir l’impression de n’être qu’une maman.
    Il faut tenir parce que un jour ça ira mieux.
    L’adolescence apporte son lot d’autres soucis mais on peut enfin penser un peu â soi.
    Et on regrette même d’être moins indispensensable pour ses enfants! L’éternelle ambivalence maternelle.
    Le temps passe vite, mon fils va avoir 18 ans. Parfois j’aimerai revenir en arrière, profiter à nouveau de mes enfants petits sans me mettre la pression cette fois.
    Alors lâchez prise, ne cherchez pas â tout faire parfaitement car c’est impossible et profitez de chaque moment.
    Bonne continuation.
    Gwen.

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    1. C’est vrai, je suis sûre que lorsqu’ils seront grands je me plaindrai de ne plus être le centre de leur monde ! Mais, oui, je comprends que ce n’est qu’un passage, et c’est le plus rageant finalement : j’ai peur de ne pas assez en profiter, tant qu’ils sont tout petits.
      Merci beaucoup Gwen ♥

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